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LE COMMENTAIRE DE TEXTE :
EXEMPLE D'ÉTUDE + COMMENTAIRE RÉDIGÉ

À partir de l'incipit d'Eldorado de Laurent Gaudé (début jusqu'à « macabre exposition »).


Étape 1 = Premières impressions :


Il s'agit du début du roman → enjeux = présentation du cadre spatio-temporel + personnages + atmosphère.
Cadre qui pourrait être joyeux mais impression de lourdeur, atmosphère pesante, menaçante. Mouvement du texte en trois temps : présentation du décor ; le personnage de la mer ; présentation de Piracci




Étape 2 = Lecture linéaire :


A Catane, en ce jour, le pavé des ruelles du quartier du Domo sentait la poiscaille. Sur les étals serrés du marché, des centaines de poissons morts faisaient briller le soleil de midi. Des seaux, à terre, recueillaient les entrailles de la mer que les hommes vidaient d'un geste sec. Les thons et les espadons étaient exposés comme des trophées précieux. Les pêcheurs restaient derrière leurs tréteaux avec l'œil plissé du commerçant aux aguets.

Ouverture in medias res (on entre directement dans l'action) : décor vivant, celui d'un marché aux poissons dans une ville de bord de mer. Ouverture sur un lieu : Catane, ville sicilienne. Décor italianisant : « Duomo » + lumière « soleil », « briller », « midi » + « ruelles ». Ambiance populaire → terme familier « poiscaille ». Notion d'abondance : « des centaines de poissons », « les thons », « les espadons », « des seaux », « les étals »... (pluriels). Poissons perçus comme un trésor : cf métaphore « les entrailles de la mer » + comparaison à « des trophées précieux ». Mais déjà, visions morbides « poissons morts » + geste froid des hommes « vidaient d'un geste sec » « entrailles de la mer » : impression d'une mer dépecée, vidée.

La foule se pressait, lentement, comme si elle avait décidé de passer en revue tous les poissons, regardant ce que chacun proposait, jugeant en silence du poids, du prix et de la fraîcheur de la marchandise. Les femmes du quartier remplissaient leur panier d'osier, les jeunes gens, eux, venaient trouver de quoi distraire leur ennui. On s'observait d'un trottoir à l'autre. On se saluait parfois. L'air du matin enveloppait les hommes d'un parfum de mer. C'était comme si les eaux avaient glissé de nuit dans les ruelles, laissant au petit matin les poissons en offrande.

Humains présentés en masse indistincte, comme vue du dessus, puis la vision s'affine : « la foule » puis « les femmes », puis « les jeunes gens ». Pronom « on » qui marque une distance : les gens se côtoient mais ne se rencontrent pas → scène qui pourrait être conviviale mais on ressent une certaine méfiance « on s'observait », « On se saluait parfois »... On retrouve les pluriel, l'idée d'abondance. Utilisation de l'imparfait d'habitude : c'est une scène usuelle, qui se répète. Prégnance de la mer (déjà dans le champ lexical de la mer cf noms de poissons...) : présence visuelle mais aussi olfactive : « l'air du matin enveloppait les hommes d'un parfum de mer ». Le terme « envelopper » évoque un aspect réconfortant de la mer, presque maternel, protecteur. Une mer/mère nourricière avec la comparaison « c'était comme si […] poissons en offrande ». Rôle prédominant de la mer/mère qui est celle qui donne, qui offre aux hommes, sans que ces derniers aient à fournir d'effort. Idée sous-jacente d'une dépossession de l'homme : la mer a tous les pouvoirs.

Qu'avaient fait les habitants de Catane pour mériter pareille récompense? Nul ne le savait. Mais il ne fallait pas risquer de mécontenter la mer en méprisant ses cadeaux. Les hommes et les femmes passaient devant les étals avec le respect de celui qui reçoit. En ce jour, encore, la maravait donné. Il serait peut-être un temps où elle refuserait d'ouvrir son ventre aux pêcheurs. Où les poissons seraient retrouvés morts dans les filets, ou maigres, ou avariés. Le cataclysme n'est jamais loin. L’homme a tant fauté qu'aucune punition n'est à exclure. La mer, un jour, les affamerait peut-être. Tant qu'elle offrait, il fallait honorer ses présents.

Pause dans le récit. Le narrateur se fait sentencieux et élabore une réflexion sur ce qu'il a raconté précédemment. Question sans réponse qui évoque la suite du roman : pourquoi la mer donne aux uns et reprend aux autres ? Mystère qui rend la mer qq peu menaçante. Complicité malsaine avec les gens de Catane qui pourrait annoncer le rôle du trafic dans le roman (valeur programmatique de l'incipit). De nourricière, la mer se fait réellement inquiétante : « mais » qui indique une rupture = elle donne de manière arbitraire et peut tout reprendre du jour au lendemain. Menace pesante : « il ne fallait pas risquer de mécontenter la mer » : personnification de la mer, quasi déïfication (= transfigurée en déesse) → « offrandes », « récompense », « présents ». Mer imprévisible et caractérielle, sur laquelle on ne peut compter. Attitude des hommes servile : « avec le respect de celui qui reçoit » + position syntaxique d'objets et non sujets « la mer, un jour, les affamerait peut-être » (les = COD et non sujet). Les hommes semblent dépossédés de tout pouvoir sur les choses : dépendent uniquement du bon vouoir de la mer (impuissance → propre du tragique : homme qui n'a pas de prise sur son destin). Dimension presque christique, religieuse : notion de « punition », de faute (« les hommes ont tant fauté »), culpabilité des hommes. Idée de châtiment qui fait encore planer la menace. Le don perd de sa générosité : il est soumis à des conditions dont on ne connaît pas la teneur (conditionnel « affamerait »). Visions de nouveau morbides : images de morts et de dégradation (dimension tragique déjà présente) « ouvrir son ventre » (image d'accouchement et de don de soi mais rappelle aussi le geste des hommes éventrant les poissons), gradation « morts dans les filets, ou maigres, ou avariés » (image rappelant les châtiments divins) + terme « cataclysme » et phrase au présent de vérité générale qui sonne comme un avertissement. Subordonnée circonstancielle de temps « Tant qu'elle offrait » renforce l'impression d'un temps compté.

Le commandant Salvatore Piracci déambulait dans ces ruelles lentement, en se laissant porter par le mouvement de la foule. Il observait les rangées de poissons disposés sur la glace, yeux morts et ventre ouvert. Son esprit était comme happé par ce spectacle. Il ne pouvait plus les quitter des yeux et ce qui, pour toute autre personne, était une profusion joyeuse de nourriture lui semblait, à lui, une macabre exposition.

Présentation du personnage principal. Se démarque de la foule indifférenciée. A un nom « Salvatore Piracci ». Onomastique intéressante : « Salvatore »= sauveur en italien. « Piracci » rappelle le nom pirate. Personnage qui paraît comme dénué de volonté propre : « déambulait », « se laissant porter par le mouvement de la foule ». Son corps est comme balloté, et son esprit s'égare également « son esprit était happé par ce spectacle », tournure passive. Mot « spectacle » le désigne comme un observateur + aspect désabusé : la vie n'est qu'un théâtre, tout paraît faux, artificiel. Corps et esprit soumis aux éléments extérieurs. « Il ne pouvait plus » : même impression d'impuissance. Ressenti de solitude : ressort parmi la foule. Se distingue également de la foule car ne voit pas les choses de la même façon : antithèse « profusion joyeuse de nourriture » / « macabre exposition ». Visions morbides encore « yeux morts et ventres ouverts ». Personnage aux idées noires, neurasthénique, vision pessimiste, tristesse, solitude.

Problématique générale : comment Laurent Gaudé parvient-il, dans ce début de roman, à nous faire ressentir la pesanteur tragique qui sera celle de tout le roman ?


Étape 3 : Regroupement des idées dans un plan :


Dans le cas de ce texte, il est pertinent de garder les mouvements du texte pour construire le plan. En règle générale, il faut plutôt trouver des idées directrices transversales.

I] Une scène vivante et joyeuse ?
1) Un cadre réaliste
Références à un lieu précis « Catane » + ville sicilienne « ruelles », « duomo », présence de la lumière « soleil » + « briller » + mer.
Un marché aux poissons : champ lexical de la mer.
Beaucoup d'animation « pêcheurs » + hanitants de Catane qui inspectent la marchandise.
Une scène habituelle (imparfait d'habitude, de répétition)
2) La thématique de l'abondance
Impression de foisonnement avec les nombreux pluriels pour désigner la nourriture + les étals (cf étude linéaire) Beaucoup de monde : « la foule » puis « les femmes », « les jeunes gens ».
Poissons présentés comme un trésor (métaphore « entrailles de la mer » + comparaison « trophées précieux »)
3) Quelques fausses notes dans le décor
Manière étrange de présenter les poissons « poissons morts » + « entrailles de la mer » = vision d'une mer dépecée + attitude des pêcheurs qui vident les poissons « d'un coup sec » sans âme.
Attitude des personnes dans la foule paraît bien peu conviviale « on » = mise à distance + attitude méfiante...

II] La mer, un personnage à part entière
1) Une mer omniprésente
Mer présente visuellement (champs lexicaux) mais aussi dans l'air, dans l'odeur : elle « [enveloppe] » les hommes : présence protectrice, rassurante.
2) Une mer/mère nourricière
Un mer personnifiée.
Beaucoup d'images liées au don de soi, au sacrifice : mère sacrificielle qui donne sans compter « ouvrir son ventre », « les entrailles de la mer ».
Complicité avec les gens de Catane, connivence : elle les « récompense ».
3) Une divinité inquiétante
Mise en scène par le ton sentencieux du narrateur : menace lourde pesant sur les hommes : ce que la mer donne, elle peut le reprendre à tout moment. Image d'une mer capricieuse, assimilable aux divinités grecques (vocab. Lié aux offrandes, récompenses...).
Hommes serviles, dépendants de ses bienfaits, impuissants (position de COD), hommes comme dépossédés de leurs actions → tragique déjà présent.
Annonce de drames potentiels : évocation des châtiments possibles (gradation « morts dans les filets, ou maigres, ou avariés ») + idée de « punition » potentielle + circonstancielle de temps « Tant qu'elle offrait » + emploi du conditionnel

III] Piracci, un personnage sombre
1) Un personnage soumis aux éléments extérieurs
Analyser l'impuissance, la dépossession (corps qui se laisse porter + esprit « happé », tournures passives)
2) Un personnage clairvoyant
Distinct de la foule.
Voit ce que les autres ne voient pas.


Étape 4 : rédaction du commentaire


Laurent Gaudé est l’un des auteurs contemporains français les plus lus en France et à l’étranger. Ecrivain prolifique, il puise son inspiration dans les mythes antiques et tâche de les transposer dans notre monde actuel. C’est celui de l’Eldorado qu’il explore dans son roman éponyme, paru en 2006, à travers le récit croisé de deux personnages,un sauveteur sicilien qui cherche un sens à sa vie, et un migrant soudanais en quête d’un avenir meilleur. L’extrait dont nous allons faire l’étude est l’incipit de ce roman. L’histoire s’ouvre sur une scène de marché, à Catane, et nous présente l’un des héros de l’histoire, le commandant Piracci.
Nous verrons de quelle manière Laurent Gaudé installe, indice par indice, la pesanteur tragique qui sera celle du roman.
Notre étude se composera de trois parties distinctes, qui épouseront les mouvements du texte. Dans un premier temps, nous analyserons le décor, celui du marché, dans la ville de Catane. Ensuite, nous étudierons plus spécifiquement l’image de la mer dans ce début de roman. Enfin, nous aborderons la présentation du commandant Piracci, un héros solitaire et singulier.

Le roman s'ouvre sur une scène vivante et réaliste. Le cadre spatial est défini d'emblée avec la référence à la ville sicilienne de « Catane ». La description est très visuelle avec la mention des « ruelles », du « duomo » (le dôme typique des églises italiennes), la présence de la lumière avec les termes « soleil » et « briller » et de la mer. C'est une scène de marché aux poissons qui est présentée. Une scène usuelle, si l'on en croit l'emploi de l'imparfait d'habitude et de répétition : « les femmes remplissaient », « on s'observait », « on se saluait ». La scène est animée et populaire comme en témoigne l'emploi du terme familier « poiscaille ». Il y a beaucoup de monde puisqu'on évoque une « foule » qui « se press[e] ». Les gens jaugent la marchandise.
Le thème de l'abondance, étroitement lié à l'idée d'eldorado, est à souligner dans ces premières lignes. Le pluriel est de mise pour désigner la nourriture « des centaines de poissons », « les thons », « les espadons » mais aussi « les étals » ainsi que les personnes déambulant dans les ruelles « les femmes », « les jeunes gens ». Les poissons sont également mis en valeur dans la manière dont ils sont présentés : la métaphore « les entrailles de la mer » et la comparaison avec des « trophées précieux » les révèlent comme étant la richesse de Catane.
L'ensemble pourrait paraître joyeux, bon enfant. Pourtant, quelques fausses notes viennent ternir ce décor. Si les poissons sont présentés comme des « trophées », il est singulier de voir la manière insistante avec laquelle l'auteur accumule les images morbides : il évoque « des centaines de poissons morts » ; la vision des « entrailles de la mer » rappelle la manière dont les pêcheurs vident les poissons sans états d'âme, « d'un geste sec » ; les images de morts et de dégradation sont aussi présentes dans l'évocation de poissons « morts dans les filets, ou maigres, ou avariés ». La façon dont il décrit le comportement des gens est également singulier : il s'agit d'une masse indifférenciée, d'une « foule » dont les individus se croisent sans se rencontrer vraiment. On note même chez eux une certaine méfiance dans les phrases « on s'observait d'un trottoir à l'autre », « on se saluait parfois ». L'emploi du pronnom « on » instaure cette mise à distance étrange, qui dénote avec le cadre lumineux de l'ensemble.
Laurent Gaudé nous présente donc un décor à double teinte. Cette ambiguïté se renforce encore avec l'évocation de la mer.

La mer est présentée comme un personnage à part entière, voire comme le personnage central de cette histoire.
Elle est omniprésente dans ce début de roman. Cette omniprésence est en premier lieu visuelle. Le mot « mer » est employé à plusieurs reprises et son champ lexical balaye le texte entier avec la référence nombreuse aux « poissons », « thons », « espadons »... La prégnance de la mer est aussi notable par l'allusion aux odeurs : « ça sent la poiscaille », mais aussi « le parfum de mer » qui « envelopp[e] » les hommes. C'est une présence qui semble protectrice rassurante.
Cette image de mer enveloppante se rattache à l'idée d'une mer/mère nourricière. L'élément est personnifié : il dispose d' « entrailles », de « ventre » et semble doué d'un caractère bien à lui : il ne faut pas le « mécontenter ». L'aspect maternel peut aussi être associé à une attitude sacrificielle : la mer/mère est dans l' « offrande », le don, avec la comparaison « c'était comme si les eaux avaient glissé de nuit dans les ruelles, laissant au petit matin les poissons en offrande. » Elle « ouvr[e] son ventre » et ses « entrailles » pour ses enfants, les habitants de Catane, à qui elle offre une « récompense ». Mais l'image va encore plus loin. Alors que le narrateur se fait plus sentencieux dans la seconde partie du texte, il montre un autre visage de la mer : celle d'un personnage versatile et tout-puissant, capable du meilleur comme du pire. On voit alors davantage l'image d'une mer-divinité, capricieuse, qui donne de manière arbitraire, sans que l'on en comprenne la raison (« qu'avaient fait les habitants de Catane pour mériter pareille récompense ? »), et qui peut tout reprendre d'un moment à l'autre. Les termes d' « offrande », de « présents », de « récompense » nourrissent cet imaginaire lié au divin. Les hommes apparaissent alors comme des êtres serviles et impuissants, qui reçoivent et n'agissent pas, et qui sont dépendants des bienfaits de leur déesse : si elle est sujet des actions, les hommes sont en position de COD (« elle les affamerait peut-être »). L'emploi du conditionnel « affamerait » fait planer une menace potentielle. « Le cataclysme n'est jamais loin », comme l'affirme au présent de vérité général le narrateur, qui laisse présager des châtiments possibles : les poissons pourraient être retrouvés « morts dans les filets, ou maigres, ou avariés » car « l'homme a tant fauté qu'aucune punition n'est à exclure. »
Les hommes, comme dans les tragédies, semblent donc soumis à cette divinité capricieuse et toute-puissante. Mais les habitants de Catane ne paraissent pas se soucier plus que cela de cette menace. Seul un personnage paraît en percevoir toute l'étendue : le commandant Piracci.

L'idée tragique de l'impuissance de l'homme face aux forces supérieures se retrouve d'emblée dans la manière dont Laurent Gaudé représente son personnage principal. Piracci paraît en effet dépossédé de toute volonté. Il « déambul[e] » parmi les rues de Catane, « se laissant porter par le mouvement de la foule ». Le choix de ces expressions renvoie à l'image d'un personnage passif, en errance, qui subit son destin. Son corps paraît balloté, de la même manière que son esprit est « comme happé par ce spectacle. » Il n'agit pas mais observe : l'emploi du terme « spectacle » renvoie à cette idée qu'il est différent, en-dehors de ce qui se passe.
De fait, le personnage Piracci émerge de la masse anonyme et indifférenciée des habitants de Catane. Il est tout d'abord le seul à être reconnu, nommé, et cette différence semble l'isoler encore des autres. Il apparaît comme un personnage solitaire au milieu de la foule. Mais ce qui fait de Piracci un être résolument différent de ses semblables, c'est sa clairvoyance. Il voit ce que les autres ignorent. L'antithèse finale de l'extrait est parlante : « ce qui, pour toute autre personne, était une profusion joyeuse de nourriture lui semblait, à lui, une macabre exposition. » Piracci perçoit la dimension tragique du décor et la porte en lui.

En conclusion, Laurent Gaudé nous délivre dès le début de son roman la tension tragique qui parcourt son histoire. Au travers d'une scène de marché qui pourrait paraître anodine, il donne à voir la mort derrière l'image d'une mer imprévisible qui se joue du destin des hommes. Toute cette ambiguïté semble contenue dans le personnage de Piracci, ombre neurasthénique, homme clairvoyant mais perdu. Son prénom, « Salvatore » signifie le « sauveur » en italien : faut-il comprendre qu'il sera celui dont le sacrifice sauvera les gens de Catane de leur indifférence ?


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